Moi j'en connais deux qui se la coulent douce. Deux petits sournois, hypocrites, lâches, fainéants. Dès qu'on leur en donne l'occasion, ils se piquent un petit roupillon, s'affaissent et s’en remettent au pilote automatique. Ils zappent, tournent les pages et les images, survolent strophe après strophe, chaque jour, d’année en année. Comme s’ils étaient en croisière, passifs, logés dans un habitacle sécurisé, en orbite hors du monde, ils se complaisent à ne rien faire, simplement, qu’à exister. À quoi bon faire un effort. Qu'y a-t-il à manquer de toute façon? Qu'y a-t-il que je n'aie déjà vu? Tout a été inventé, tout a été fait et refait.
Mais, pour venir à Paris, j’ai dit « suffit le farniente !» J'ai donc sorti mes yeux neufs, ceux que je gardais pour une occasion spéciale. Je les avais bien rangés; j'attendais le bon moment. J'ai déposé mes anciens sur ma table de chevet, pour les jours de pluie, pour les jours où il fera gris. Et oui, pour venir à Paris, j'ai mis mes yeux neufs, ceux qui ne vivent pas ici depuis toujours, ces yeux d'enfants qui s'émerveillent et s'étonnent de tout et de rien.
Ces yeux qui n’en ont jamais assez du vert des feuilles au printemps, ou de l'invasion du blanc du muguet le premier mai. Ils ne se lassent pas de scruter le ciel à l'affût des nuages d’ouate survolant les buttes Chaumont reverdies depuis peu, envahies de gens qui trinquent au rosé, au blanc ou au cidre de pommes pour saluer le retour du beau temps. Ces petits naïfs apprécient les volets de toutes les couleurs, sans quoi, les immeubles parisiens auraient l'air bien malade. Ils métamorphosent aussi les millions de cheminées, comme autant de petits chapeaux qu’on aurait déposés sur les millions de toits rouges de Paris.
Mes yeux neufs, ils ne sont pas difficiles, ils se nourrissent de tout. À la tombée de la nuit, ils s’émerveillent des lumières qui scintillent tous les soirs sur la ville comme des lucioles. Ils découvrent, avec étonnement, le boulevard Pigalle avec son répertoire impressionnant de synonymes pour décliner le mot sexe. Dans les couloirs du métro, ils sont interpellés par les affiches écornées par l'usure, laissant entrevoir une superposition de vieilles affiches, comme un voyage dans le temps. Quand enfin le soleil, après une longue période de grève, décide enfin de se montrer, mes yeux fureteurs sont à l’affût des sourires qui se répandent dans la ville. Ils sont émus de voir la pâtissière rougir en rendant la monnaie à son client qui lui sourit bêtement avant de rougir à son tour, intimidé. Ce monsieur, à la moustache plus qu'impressionnante, sollicite mes yeux nouveaux tout autant que la clocharde de l'église Jourdain, qui campe de façon permanente avec ses quatre matelas empilés, telle la princesse aux petits pois. Mes yeux n’en finissent plus de zapper: le sourire de cet enfant qui aura tôt fait d’échapper son cornet; les pantalons trop courts de Gilles, le propriétaire du café du coin qui se gratte l'arrière de la tête quand il est perplexe; le noeud papillon noir d'Achille, le serveur qui marche plus vite que son ombre. Ils ne savent plus où faire le focus lorsqu'ils croisent Claudine le travelo, de la rue Germain Pilon, avec son manteau en léopard, son pull tigré, son marcel de guépard et ses bottes en peau de serpent. Ne leur échappent pas non plus, le mec qui fait la gueule parce qu'il n'a pas de touillette pour brasser son café ou ce directeur d'école avec son air coincé qui regarde les étudiants avec mépris, oubliant qu'il a déjà eu 20 ans...
Avec l'âge, un brouillard s'installe, certain appelle ça de la myopie ou de l’astygmaquelquechose; mais je me demande si ce ne sont pas les yeux qui, à force de ne plus être utilisés à leur juste valeur, à leur plein potentiel, ont décidé de faire la grève, de dormir, de mourir peu à peu. Où que vous soyez, frottez-vous bien les yeux, débroussaillez-moi ces sourcils. Question de voir. Question de vivre. Question d'être heureux, avec tout et rien.
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Mais c'est super.....je ne croyais pas que tu avait ce talent d'écrire ....et de passé des messages....bravo cher fillieul....je continue ma lecture et je vais faire suivre ton adresse a mon entourage.......bizous Elyse
RépondreSupprimerwoow j'ai encore plus hâte de partir pour Paris !!
RépondreSupprimerP.s au début de ton texte, soit les quatre premières lignes, je croyais que tu fesais une description du quotidien de Joël lol pour ensuite m'apercevoir deux lignes plus loins qu'il s'agissait de tes yeux... bref les expressions roupillons, coulent douce et fénéant ont tout de suite sonné comme un champs lexical parfait pour décrire une parcelle de la personnalité de mon vieux copain. Haha bon fini la tranche de vie
a+